Île d’Aves: litige entre la Guadeloupe et le Venezuela en Mer des Caraïbes

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Zones Économiques Exclusives :
délimitations en Mer des Caraïbes & litiges

 

Grâce aux DOM-TOM répartis dans le monde, la France est le pays détenant la plus grande surface maritime, juste derrière les États-Unis. 97% des surfaces maritimes Françaises provient des Zones Économiques Exclusives (ZEE) des Outre-mer. Pour la France, c’est un atout militaire stratégique. C’est aussi un avantage permettant d’envisager l’avenir, quand on sait que ce dernier se situe en lieux sous-explorés comme les mers et les océans.

De par les îles des Antilles, la France possède des espaces maritimes en Mer des Caraïbes. Cette mer est subdivisée en autant d’unités qu’il y a de nations qui l’entourent. Malheureusement, cette subdivision est à l’origine de discordes. La carte ci-dessous, tirée de http://atlas-caraibe.certic.unicaen.fr/fr/, présente les zones de conflits liées à ces délimitations.

Dans cet article, j’aborde le cas de l’île d’Aves situé à 210 Km au large de la Guadeloupe. Aussi minuscule soit l’île d’Aves, ce territoire représente en réalité, l’arbre qui cache la forêt.

 

L’île d’Aves : au cœur d’un litige entre le Venezuela, la Dominique et la Guadeloupe. Avantage Venezuela !

 

Il est difficile de concevoir que le trio Martinique-Dominique-Guadeloupe est frontalier du Venezuela. C’est pourtant le cas, comme le montre les délimitations des espaces maritimes (ZEE) en Mer des Caraïbes.

L’île d’Aves fait l’objet de discordes entre la Guadeloupe, la Dominique et le Venezuela. Il s’agit d’un territoire Vénézuélien, cependant, ce territoire est revendiqué par certains mouvements politiques en Guadeloupe comme faisant partie de leur ZEE. Aïe !

Cette délimitation maritime avec le Venezuela est le fruit de premiers accords établis entre le gouvernement français et le gouvernement vénézuélien en 1980. Cependant, cette délimitation est incompatible avec la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer établie en Jamaïque en Décembre 1982 (Montego Bay). Ces accords permettant aux îles d’étendre leur souveraineté en espace maritime jusqu’à 370 Km au large de leurs côtes – l’île d’Aves se trouvant à environ 210 Km de la côte ouest de la Guadeloupe.

Avec ces 2 mètres d’altitude pour 370 mètres de long et quelques dizaines de mètres de large, l’îlet est un petit banc sableux constituant le point culminant de la Ride sous-marine d’Aves.

En Guadeloupe, ce banc de sable est vainement revendiqué auprès du gouvernement français. Revenir sur ces  accords de 1980 correspondrait à frôler l’incident diplomatique. À quoi bon ?! C’est la question qu’on pourrait se poser, pour ce si minuscule banc sableux à peine détectable en périodes cycloniques. D’autant plus qu’au vu de la montée du niveau marin observée actuellement, l’île d’Aves serait amenée à disparaitre au siècle prochain.

L’île d’Aves, bien plus qu’un simple banc sableux

 

Cette histoire peut prêter à sourire : « La Guadeloupe et la Dominique, lorgnant sur un minuscule banc sableux vénézuélien, perdu en Mer des Caraïbes ». Mais le sujet est bien évidemment plus profond.

Un intérêt d’ordre sanitaire pour la pêche guadeloupéenne :

Les Guadeloupéens y voient un intérêt économique lié à la pêche. Avec une ZEE étendue vers l’Ouest, la Guadeloupe agrandirait sa zone de pêche au large de ses côtes. L’avantage serait aussi d’ordre sanitaire, compte tenu des recommandations de pêcher au large, où la concentration du chlordécone (pesticide utilisé pour cultiver la banane) serait plus faible.

Un recul de la frontière vénézuélienne vers le Sud-Ouest présenterait aussi un avantage pour la Martinique ; la Dominique et même Sainte-Lucie.

Un intérêt lié à de potentielles ressources pétrolières :

Comme je l’ai mentionné dans l’un de mes articles précédents, les Caribéens sont assis sur de gigantesques ressources pétrolières (article disponible ici). La Caraïbe fait partie des zones pétrolières les plus prolifiques du monde. Les prospections réalisées dans la zone Saba Bank, au Sud de l’île de Saba le confirment.

Cette zone maritime néerlandaise est située à 190 Km au Nord de l’île d’Aves.

Les prospections pétrolières dans la zone Saba Bank effectuées depuis 1969 ont mis en évidence des formations géologiques qui pourraient contenir des réserves économiquement viables. Une réserve de près de 700 millions de barils d’hydrocarbures serait disponible dans l’un des prospects repérés (rapport disponible sur le site de l’American Association of Petroleum Geologists ici). Soit, l’équivalent des réserves pétrolières exploitées à Trinidad & Tobago, qui en font l’une des puissances économiques les plus importantes de la Caraïbe.

Ces formations géologiques de la zone Saba Bank, qui contiendraient des réserves pétrolières, ont vraisemblablement leurs répliques vers le Sud, juste à l’ouest du trio Martinique-Dominique-Guadeloupe. La zone Saba Bank n’est autre que l’extrémité Nord de la ride sous-marine d’Aves qui se prolonge suivant un axe Nord-Sud – depuis l’île d’Anguilla (au Nord) jusqu’au large du Venezuela (au Sud). Les roches sédimentaires de la Ride d’Aves pourraient donc contenir bien plus de réserves pétrolières que celles soupçonnées au Sud de l’île néerlandaise de Saba. Cette ride, dont le point culminant est l’île d’Aves, est sous-explorée et l’exploration de ses formations géologiques permettrait de réduire l’incertitude quant à la présence de ressources pétrolières à l’ouest des Petites Antilles.

Sonder le sous-sol de la Ride d’Aves faisait partie du projet “GARANTI” qui a eu lieu en Mai 2017 – projet à des fins scientifiques, effectué par des chercheurs et ingénieurs de l’université de Guadeloupe et de Montpellier. Ce projet a pour but d’expliquer l’histoire géologique des Petites Antilles et de comprendre, entre autre, comment un rat géant de la taille d’un ours (Amblyrhiza inundata) a pu trouver refuge sur les îles d’Anguilla, de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy par voie terrestre. Ce rat de près de 200 Kg serait arrivé au Nord des Antilles en provenance de l’Amérique du Sud il y a environ 35 millions d’années. (Pour plus de détails concernant le projet GARANTI, rendez-vous ici).

Bien que le projet GARANTI soit destiné à la recherche, on (citoyen lambda) ne peut s’empêcher de penser que sonder le sous-sol rime souvent avec découverte de pétrole. Surtout quand il s’agit d’explorer la Ride d’Aves où un potentiel pétrolier y a été détecté au large de l’île de Saba.

Des suites cette l’expédition en mer de Mai 2017, un article paru en ligne laisse entendre que la campagne d’exploration de la Ride d’Aves n’a pas pu être effectuée dans son intégralité (article disponible ici). Les données acquises lors de cette campagne sont donc parcellaires. La cause : les accords du Venezuela (actuellement en période de crise) qui n’auraient pas été attribués à l’équipe des chercheurs. Pour comprendre comment Amblyriza, ce rat géant de près de 200 Kg, s’est rendu à Anguilla sans hélicoptères depuis l’Amérique du Sud, il faudra donc faire avec les moyens du bord.

La possibilité de sonder les sous-sols des fonds marins vénézuéliens aurait pu être de bon augure, pour juger du potentiel économique de cette zone au large du trio Martinique-Dominique-Guadeloupe.

Un intérêt lié au développement des énergies renouvelables en mer :

Comme je l’ai mentionné dans mon article précédent, en matière d’énergies vertes, il n’y a pas que le solaire. Il y a aussi les énergies de la mer : Hydroliennes, Énergies Houlomotrices, Énergies Thermiques des mers, Éoliennes Offshores et j’en passe (plus d’informations disponibles ici). En conséquence, un espace maritime conséquent offre une capacité de développer ces énergies propres. Ces énergies alternatives constituent un élément clé pour l’autonomie énergétique des Petites Antilles – constituées de Zones Non Interconnectées  dépendant massivement de l’importation de produits pétroliers étrangers.

Mot de la fin

L’affaire liée à l’île d’Aves a déjà fait couler beaucoup d’encre, et à mon avis cela ne fait que commencer. Si pour la France, renégocier cette délimitation maritime vénézuélienne n’aurait qu’un impact insignifiant sur son patrimoine maritime, pour les îles comme la Guadeloupe et la Martinique, cela ferait une différence énorme. Ces îles à faible superficie, n’ont d’autre choix que de compter sur la mer pour leur développement économique.

Le litige au sujet de l’île d’Aves correspond à un sujet délicat, qui devrait faire appel à beaucoup de diplomatie entre nations d’une même fratrie caribéenne où l’entente et la collaboration doivent primer.

Est-ce utile de frôler l’incident diplomatique au sujet de l’île d’Aves et le potentiel économique de ses alentours ? Au vu du potentiel pétrolier de la Ride d’Aves, les nations caribéennes ont elles plus à gagner à ce que cet espace maritime soit détenu par la France, ou par le Venezuela ? Autant de sujets brûlants pour la situation énergétique aux Petites Antilles.

Stay Tuned !

Wilfried

http://atlas-caraibe.certic.unicaen.fr/fr/
https://caribbeangreenenergy.com/caribeens-assis-de-gigantesques-reserves-petrolieres/
http://www.searchanddiscovery.com/pdfz/documents/2004/allison/images/allison.pdf.html
http://garanti.gm.univ-montp2.fr
https://caribbeangreenenergy.com/situation-energetique-a-la-caraibe-quelles-alternatives/

2 Commentaires

  1. Artengo

    Article très intéressant car on n’imagine pas l’ampleur des questions géopolitiques qui peuvent concerner de si petits territoires tels que La Guadeloupe, La Dominique ou encore la Martinique. En mettant en relief, la surface maritime associés à toutes ces petites îles des Antilles, on se rend compte qu’elles ne sont pas si insignifiantes que ça… mais du coup, elles sont convoitées par de grandes Nations comme le Venezuela ou encore la Hollande.

    Penses-tu que des tensions puissent apparaître ou croître dans un futur proche entre la France, la Hollande et le Venezuela ? (car le trio Guadeloupe-Dominique-Martinique se trouve, quelque part, au cœur d’une sorte de “guerre énergétique” latente, certes, mais bien réelle)

    En tout cas, cet article permet d’élargir notre champ d’analyse et de voir au delà de l’intérêt stratégique militaire qu’ont des pays comme le Venezuela ou les nations d’Amérique centrale à élargir leur surface maritime. Thanks Wilfried

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    1. Wilfried Bero (Auteur de l'article)

      Merci Artengo!
      Effectivement, ces territoires sont tout sauf insignifiants.
      Des tensions dans un futur proche entre la France, la Hollande et le Venezuela, je ne pense pas. À moins de faire des découvertes d’impressionnants gisements pétroliers à l’ouest du trio Martinique-Dominique-Guadeloupe (en espace vénézuélien), mais l’avenir nous le dira.
      On pourrait imaginer un scénario de “discorde intra-caribbéenne” très peu constructif. Ou alors, un climat d’entente et de partage des espaces maritimes qui incarnerait la logique : discuter de la nécessité d’étendre sa surface maritime à outrance, au détriment du système économique des îles voisines souffrant de problématiques de par leur petite taille. Une vision d’unité et de coexistence dans la fratrie caribéenne qui pourrait paraître utopique, mais qui correspond à en tous cas à la vision véhiculée sur CaribbeanGreenEnergy.

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